De la roche à la poudre blanche

L’image actuelle du plâtre est celle d’un matériau fin peu résistant, destiné à l’intérieur des maisons.

Pourtant, depuis des millénaires, ce mortier étonnant de solidité a abondamment servi dans la construction : les pyramides égyptiennes tiennent debout grâce à lui !

La majorité du bâti parisien est construit en plâtre ainsi que de nombreuses maisons rurales…

Il est temps de redécouvrir ce liant si caractéristique issu d’une roche : le gypse.

Histoire de l’utilisation du plâtre

Le plâtre est le plus ancien liant cuit (par opposition à l’argile liant premier) qui ait été trouvé, pour réaliser des mortiers ou des enduits en architecture. Les plus vieilles traces de son utilisation remontent à environ 7000 ans av. J.-C., sur le site de Catal-Uyuk en Anatolie (Turquie). Sur de nombreux bâtiments de cette cité, le plâtre a servi à la fois de mortier et d’enduits pour supporter des fresques.

Parallèlement, les civilisations mésopotamiennes ont façonné une multitude d’artefacts en albâtre gypseux (gravures sur pierre, statuettes, récipients, etc…) diffusés ensuite à travers tout le Moyen-Orient.
À toutes les époques, l’albâtre gypseux sera constamment utilisé comme matériau dur, poli très fin pour le rendre brillant, pour toutes sortes d’objets à vocations artistiques, statuaire, éléments d’architecture, vaisselle…

Le gypse sculpté sera aussi utilisé par exemple dans les monuments de la civilisation égyptienne. A partir de la IIIe dynastie ( env. 2700 ans av. J.-C.), il sert à fabriquer de nombreux éléments (linteaux, colonnes, etc) qui supportent de fortes contraintes mécaniques.

Le plâtre un liant fragile ?
Les architectes égyptiens avaient totalement confiance en sa solidité. Le plâtre est le liant utilisé pour souder entre eux les énormes blocs de pierre des fameuses pyramides. Preuve aussi de son étonnante durée dans le temps, ces imposants monuments sont toujours en place quatre mille ans plus tard…
À l’intérieur de ces tombeaux royaux, les fresques qui accompagnaient les pharaons dans leur voyage vers l’au-delà, sont aussi peintes sur des enduits de plâtre.
À l’image des Égyptiens, toutes les civilisations suivantes (crétoise, grecque, romaine…) ont laissé de nombreuses traces de l’utilisation du plâtre, en mortier, enduit ou support de fresques, comme à Cnossos (Crète, 2000 ans av. J.-C.), Pompéi, (Italie 1er siècle) et dans le monde Musulman où les plus anciennes traces d’ornementations en plâtre ciselé remonte au IX siècle, dans la mosquée Ibn Touloun au Caire (Égypte).

En France, les plus importantes traces de son utilisation se situent entre le 15ème siècle et la Révolution Française .
Dans le bâti rural, le plâtre est le mortier avec lequel sont montés les murs, il sert de remplissage dans les constructions en pan de bois (maisons à colombages) et est utilisé en enduit extérieur et intérieur. Ainsi, les architectures rurales aux multiples couleurs qui illuminent le paysage des campagnes sont souvent réalisées en plâtre.

Dans l’architecture bourgeoise, il a aussi sa place en enduit et en ornementation avec les fameuses « gypseries ». Ce sont des décors d’intérieur ou d’extérieur en plâtre sculpté, moulé ou tiré abondants dans les châteaux ou maisons de maîtres.

Contrairement au idées reçues, le plâtre n’est pas « une surface blanche et peu résistante à l’humidité, sur laquelle nous plantons des punaises ». Il a été fréquemment utilisé comme enduit extérieur dans des régions où la pluviométrie est importante.

Plus de 50% du bâti parisien est fait de murs maçonnés au plâtre !

Les murs extérieurs aussi sont enduits au plâtre pur, parfois mélangé à de la chaux. Il s’agit bien sûr de plâtre artisanal possédant des qualités bien supérieures à celui fabriqué aujourd’hui industriellement. Cette intense utilisation est due bien sûr à la présence d’énormes gisements de gypse dans le bassin parisien.

Des moyens de transports peu développés et lents, ainsi que l’aptitude du plâtre à s’éventer rapidement impliquaient son utilisation proche des lieux d’extraction. Il est toutefois extrêmement fréquent de retrouver du plâtre, dans des lieux très éloignés des affleurements, utilisé en enduit, parfois mélangé à la chaux, dans les encadrements de portes et fenêtres, ainsi que pour les scellements
Il était donc transporté brut de carrière et cuit sur place aussi bien en milieu urbain que rural.

Le bassin Parisien constitue la principale source d’exploitation du gypse avec 70% de la production moderne, suivi par le Sud-Est 15% (Mazan 84 et St-Jean-de Maurienne 73), le Sud-Ouest 9 % (Carresse 64, Pouillon 40 Cognac 16), l’Est 1 % (Grozon 39).
Les réserves exploitables de gypse du Bassin Parisien qui étaient estimées, il y a 35 ans pouvoir durer 100 ans, ne sont plus actuellement que de 20 à 30 ans du fait de l’emprise de l’urbanisation et de la réglementation des sites classés. Pour les productions mondiales de gypse, en 1993, en millions de tonne : Monde : 108, Europe de l’Ouest : 23, États-Unis : 17,5, France : 5,7 (n°7 mondial).Le coût a joué aussi un rôle déterminant pour son utilisation.

La chaux revient beaucoup plus chère à produire. Pour des utilisations similaires, la fabrication du plâtre est d’un faible coût énergétique. À volume égal pour un petit four paysan de quelques mètres cubes, 12 heures à 200°C fournissent un excellent plâtre alors que un à deux jours à 900°C sont nécessaires pour obtenir de la chaux !

La fabrication du plâtre « paysan »

De part son extrême facilité de fabrication, l’agriculteur, ou le maçon, pour bâtir ou restaurer un bâtiment produit lui même son plâtre par calcination du gypse.

Une fois extrait, à l’aide de pics et de pelles, parfois de poudre explosive, le gypse est disposé dans un four de 2 à 4 m3 bâti en pierre, pour être chauffé entre 200°C et 400°C à l’aide de bois ou de charbon de terre.
Ensuite il est broyé et tamisé à différents calibres suivant l’utilisation qui doit en être faite (maçonnerie, enduit intérieur, enduit extérieur, gypserie, moulage…).

Pour une fabrication paysanne, le broyage s’effectue sur une surface sèche et dure à proximité du four souvent sur l’aire à piqueter les céréales. La meule à piqueter peut d’ailleurs être utilisée.
On utilise aussi une masse en bois à manche souple afin de diminuer les vibrations émises lors de l’impact. La partie frappante est constituée d’un morceau de bois dur de 15 à 20cm de diamètre, et 30 à 40 cm de longueur et possède un plat.
Battre le plâtre à la masse nécessitait beaucoup d’énergie et pouvait durer plusieurs heures, d’où l’expression « battre comme plâtre ».

La transformation s’effectue de la manière suivante :

À la cuisson, le gypse perd des molécules d’eau et devient plâtre.
L’eau utilisée pour gâcher le plâtre lui redonne ces molécules d’eau perdues. Le plâtre redevient du gypse, aussi dur que de la pierre.
On comprend aisément que le plâtre est un matériau entièrement et éternellement recyclable.
Il m’arrive souvent de récupérer de vieux enduits de plâtre (plâtras) décroûtés d’une façade. Je les cuis pour en re-faire du plâtre avec lequel je ré-enduis cette même façade ! Ce recyclage n’est possible qu’avec les plâtres anciens car les plâtres modernes contiennent des adjuvants ou sont recouverts de peintures qui rendent impossible cette opération.

Le plâtre ainsi produit possède d’excellentes caractéristiques mécaniques.
Sa couleur rosée due aux impuretés, probablement les oxydes métalliques contenues naturellement dans le gypse, le fait souvent confondre avec les mélanges artificiels de chaux sable et colorant.
Il peut sans aucun problème majeur être additionné de colorants naturels ou artificiels, de sables colorés, de végétaux (paille, osier, chanvre, sciure, copeau…), brique pilée, nacre de coquillage suivant l’esthétique ou les contraintes mécaniques à obtenir, la liste n’est pas limitative.
En remplissage de châssis bois pour du mobilier, il donne d’excellents résultats tant mécaniques qu’ornementaux.
Peut-être, habitez-vous dans une maison fabriquée en plâtre…moi oui, et elle a au moins 200 ans !

Le sel aux 70 formes

Le gypse est une roche sédimentaire très tendre.

De couleur blanche, parfois jaunâtre à rougeâtre, gris, finement lité ou en feuillets transparents, il existe sous environ soixante-dix différentes formes cristallines !
Les plus courantes sont : les plaquettes (verre de Marie, miroir d’Anne, miroir de Sainte-Marie, miroir de la Vierge, miroir du Pèlerin, pierre à Jésus), les prismes, les aiguilles, les lenticulaires, les macles (fer de lance, queue d’hirondelle, pied d’alouette, queue d’aronde), en agrégats fibreux (crosse de gypse), et sous une forme très particulière : la rose des sables.

Lorsqu’il est compact à grain blanc et finement cristallisé, il prend le nom d’albâtre (ou albâtre gypseux), pierre réputée pour ses qualités en sculpture.

La pierre brute en bloc taillé, comme sa matière transformée, le plâtre, peuvent donc être utilisées dans l’architecture.

La formation du gypse, en Provence

Le gypse est classé chimiquement dans les « sels »
(formule chimique : CaSO4 + 2H2O, « sulfate de calcium di-hydraté »).
Il n’est donc pas étonnant qu’il se soit formé en suivant le principe utilisé aujourd’hui pour récolter le sel dans les marais salants.
Dans le sud de la France, cela s’est passé au Trias, il y a 200 millions d’années.

Sur le bord de mer, un bassin lagunaire constitué d’une barrière biologique (bancs de récifs) ou dynamique (courants marins), autorise une circulation intermittente des flux d’eau de mer chargés de ce sel.
Emprisonnée dans ces bassins, sans sources de renouvellement d’eau douce et dans un climat aride, l’eau s’évapore laissant se déposer par précipitation les sels qu’elle contient : d’où le nom d’évaporite donné à cette roche.

La plasticité du gypse lui permet de servir de lubrifiant dans les processus tectoniques de déplacement de couches de roches homogènes.
À cause de ces mouvements, les gisements de gypse se sont accumulés ou dispersés.

Utilisation de ce texte strictement interdite sans l’autorisation de l’auteur: Philippe Bertone.

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